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L'incendie

Jeanne se lève. Le jour est pareil aux autres. Pareil ? Le sait-elle ?

Dehors le bleu du ciel lui apporterait la pluie qu’elle ne s’en apercevrait même pas. Tout juste se souvient-elle que dans une heure il lui faudra partir au travail. Mais trouvera-t-elle seulement la porte ?

L’univers qui gronde et s’agite, marche, roule, se démène et s’inquiète au-delà des fenêtres ne semble pas pénétrer jusqu’à sa mémoire. C’est juste un film qui se déroule au fond de ses yeux sans que suive sa pensée.

Elle se lève.

 

 

Quelques pas dans la pièce nue et soudain son cœur se met à battre violemment ; une envie de crier l’ébranle de la tête aux pieds, l’empoigne d’un frisson qui paraît un tremblement irrépressible de tous ses organes noués. Elle tombe .Se relève après une minute immense. Elle a envie de retourner dormir.

 

 

Il a du se passer quelque chose qu’elle n’a pas compris. Ce blouson sur le canapé, ce verre d’orangeade qui n’était pas là hier soir et ces livres parterre, elle ne se souvient pas de les avoir jetés là !

C’est comme si une présence étrangère était venue là pendant son sommeil.

Mais quoi ? Ce n’est pas possible. La porte est fermée à double tour, intacte. Personne d’autre n’en possède la clé. Elle est seule.

Elle respire par tous ses sens une vie lancinante qui lui vient elle ne sait d’où.

Ce n’est pas le présent. Le présent est quotidien, exempt de ses sensations multiples et denses qui rendent son corps vibrant.

 

 

Quelqu’un vient de la pièce à côté.

-Tiens se dit-elle, c’est vrai ma prison est grande, elle a deux fois quatre murs !

On lui parle.

« Tu est réveillée ? Dépêche-toi, tu vas être en retard. Tu as faim ? »

-Oui…Je ne sais pas…Oui, un peu.

 

 

 

 

 

 

 

Elle a répondu machinalement ; mais elle se heurte à cette voix qui la presse ; à ce visage fatigué, résigné dans le sourire. Elle se heurte à ces yeux vieillis et tendres.

C’est sa mère portant, cette femme qui lui dit simplement les mots de tous les jours ; elle le sait mais elle ne le sent pas.

Cette femme c’est aussi le quotidien, le présent ; mais un quotidien contre lequel elle ne pourra jamais se rebeller…

 

Elle est en colère. Oui ; d’une colère neuve, énorme, puissante ; une colère mouvante et gonflée comme un torrent au sortir de l’hiver. Une colère qui ne sait plus les êtres, même plus elle.

Peut-être existe-t-il plus loin, très loin, un grand fleuve calme où tous les regards peuvent plonger ; qui accueille les corps tentés par ses vagues folles. Mais ce loin est vraiment très loin, invisible.

 

Elle se lève.

La cuisine aussi est pareille à tous les autres matins, et l’odeur du café et le pain qui craque. Elle mange machinalement.

Elle n’en peut plus de ces choses qui sont pareilles à tous les autres matins ; de sa mère qui dit des mots de tous les jours, sans poids, sans importance, sans parfum ; de ces mots qui s’écrasent au sol comme des oiseaux morts.

Elle n’en peut plus de cette porte qui la conduit toujours aux mêmes endroits et se referme toujours sur la même solitude.

Elle se lève, quitte la table. Quitte sa prison. Elle ne sait pas où elle va. Elle va…

Mon dieu, mais oui nous sommes en vacances ! pense-t-elle en arrivant dehors.

 

 

Ce n’est qu’au bout de quelques mètres qu’une pensée la traversa : « ma mère, ma mère…mais ma mère est morte depuis deux ans !!!! « 

 

Alors, bizarrement, elle se sentit bien, sans pensées, sans plus de nœuds, sans décision difficile à prendre.

C’était juillet, les vacances, le temps léger comme un vêtement d’été qui caresse la peau.

La rue grouillait de gens aux langages inaccoutumés et d’enfants en mal d’inspiration. Les chiens musardaient au pied des arbres, les chauffeurs de bus souriaient et les boutiques s’ouvraient à la gourmandise des touristes.

 

 

 

Juste avant de traverser elle le vit arriver : blanc, rouge, or, brillant. Le cirque ! Sept caravanes qui encombraient la rue principale en roulant au pas tandis que le haut parleur déversait un flot de notes et de mots vite perdus dans l’air mutin de ce moment hésitant entre la sieste et la promenade, sous le soleil déjà chaud.

Le feu était rouge. Elle se faufila entre les deux caravanes de tête qui se touchaient presque ; le regard déjà loin vers le scintillement de la mer toute proche elle avait envie de chanter.

 

 

 

 

Et l’été s’arrêta dans un immense flamboiement…

 

 

 

 

Le lendemain toute la ville était encore en émoi ; tout le monde parlait de l’incendie qui avait réduit tout un cirque à néant, faisant dans sa fureur injuste une centaine de victimes.

 

 

 

 

On voyait une file de caravanes noircies, éventrées, vides, une procession de squelettes sinistres.

 

 

 

 

Il fallut toute une semaine pour rendre à la ville un visage humain…

 

 


01/05/2019
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Le rendez-vous

Fred se dépêche de sortir de l’école ; il est 16h45, il faut qu’elle arrive à l’heure à son rendez-vous et déjà elle a été retenue par une mère d’élève légèrement agressive. La soirée commence mal et elle est trop sensible aux signes-ou superstitieuse peut-être ?

Bref, le temps n’est pas lisse, les minutes ne coulent pas avec une fluidité sereine, le soir tombe vite en ce mois de novembre et aujourd’hui il fait froid.

-Bon, arrête de gémir et va chercher ta voiture ; tout va bien.

Elle se bouscule tout bas, elle essaie de se rassurer mais elle ne peut s’empêcher de penser «  oui, tout va bien…pour l’instant ! »

Elle attend ce rendez-vous depuis si longtemps, elle s’y prépare depuis tant et tant de semaines, qu’elle néglige tout le reste. Même son travail, qu’elle aime pourtant ; même ses élèves auxquels elle se dévoue corps et âme. Plus rien ne semble avoir d’importance à ses yeux que le rendez- vous de ce soir.

Le rendez-vous de Novembre…On dirait un titre de livre pense-t-elle , souriant malgré elle à cette futilité.

Revenant tout à coup à la réalité elle réalise qu’elle est arrivée sur le parking. Fébrile, elle se dirige vers l’emplacement 17, les clés à la main, prête à voler vers l’inespérée. Mais parvenue au numéro elle a comme un coup de poignard au cœur : la place est vide.

-Ce n’est pas possible, c’est bien là que j’étais pourtant !

Voyons 17, 17 comme les Charentes maritimes…Est-ce que c’était ce matin ou hier ?mais je me gare toujours là, tous les jours !

La panique s’empare d’elle, elle transpire et tremble, elle a de la fièvre ; son cœur bat la samba, elle respire mal.

-Il faut que je me calme, que je me calme, que…je….Mais elle ne sent plus ses jambes, elle va tomber.

Eperdue elle s’assoit sur une borne à moitié déchaussée, essaie de reprendre son souffle.

-Je vais faire le tour du parking, j’ai du simplement me tromper de place, je vais la retrouver.

Elle fit dix fois le tour sans voir aucune Renault Clio grise immatriculée AB 329 ZX. Soudain ce numéro la fit bondir

Elle fit de nouveau le tour du parking en sens inverse et cette fois s’arrêta devant une Clio portant ce numéro. Mais…elle était blanche. Blanche pas grise !

-Mais pourtant c’est bien mon numéro ; enfin, ma voiture est grise ; qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je perds la tête !!!!...Oh mon dieu mais oui je me souviens ce n’est pas AB 329 mais AB 923.

Hébétée elle rebroussa chemin, sortit du parking.

Que lui arrivait-il ? Elle ne parvenait pas à se souvenir de l’endroit où elle avait garé sa voiture.

-Mon dieu, ce n’est pas possible, je vais être en retard à mon rendez-vous. C’est à l’autre bout de la ville ! Il faut que je prenne le bus. Tant pis je serai en retard mais j’y arriverai. Ou…un taxi…Mais oui un taxi !

-Allo la compagnie de taxi ? Oui je voudrai un taxi immédiatement s’il vous plait. Je suis à l’arrêt de bus, 53 rue martin du Gard. Dans un quart d’heure seulement ? Bon tant pis ; oui oui je vous attends

Quand même qu’est-ce que j’ai bien pu faire de ma voiture ? Et mon numéro d’immatriculation ? je ne m’en souviens même plus !

Elle a fermé les yeux et comme toujours dans ces cas là elle revoit un petit visage aux grands yeux noirs, aux cheveux blonds bouclés ; celui d’un petit garçon de 5 ans, rieur et mutin. Elle eut soudain un sourire de bonheur.

 

Pourquoi avait-elle oublié où elle avait garé sa voiture ? Comme si elle avait voulu retarder le rendez-vous, laisser l’espérance durer un peu plus longtemps…

Tout à coup elle se souvint…le numéro qui lui était revenu en mémoire…C’était celui de son ancienne voiture…celle qu’elle avait vendue il y avait maintenant deux ans.

Seigneur se dit-elle, mais je n’ai plus de voiture ; je n’en n’ai pas racheté depuis !

On aurait dit qu’elle avait remonté le temps. Qu’elle était revenue à ce jour lugubre où elle avait perdu le contrôle. Elle avait effacé toute sa vie d’après.

-Pourquoi…Pourquoi…Comment ai-je pu…

« Madame, madame, vous êtes arrivée ! Vous êtes sûre que tout va bien ? Vous êtes toute pâle ! »

-Oui, ce n’est rien, je vais bien. Merci mon sieur.

Elle resta sans bouger jusqu’à ce que le taxi ait disparu, puis s’avança lentement vers son rendez-vous.

Elle était de nouveau dans la réalité mais toutes les fibres de son corps lui faisaient mal.

Elle était devant le bar où on lui avait donné rendez-vous. Elle entra, chancelante et blême, et s’assit à une table à l’écart, dans un coin discret du de la salle.

« Tiens, dit le bistrotier, voilà Madame Hébert. Un peu en retard, comme d’habitude.

-Vous la connaissez ? Interrogea un client, nouveau apparemment.

-Oh bien sûr, elle vient tous les soirs depuis deux ans. Elle demande un café et elle attend…Elle reste jusqu’à la fermeture, le regard fixe ; elle ne parle à personne.

-Et vous ne lui avez jamais parlé vous ? Demandé pourquoi ?

-Elle me l’a dit la première fois. Son petit garçon a disparu dans le parc, là, en face. Depuis elle vient l’attendre tous les jours.

 

 

 

Le rendez-vous

 

 

 

 

 

 


01/05/2019
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Lettres à Oréade-2

Thèbes Octobre …le 8

 

Mon Oréade

 

Que de temps sans te parler ! J’ai du mal à écrire mais sans doute parce que je ne suis pas assez disciplinée !

Pourtant tu es dans mes pensées. On pourrait dire que la forêt est ma raison de vivre ; en tout cas ce sont les arbres qui donnent un sens à ma vie ; ils me sont un exemple …de force fragile et de fragile beauté. Eux aussi ont eu et auront encore des démêlés avec les humains ! Et tu es la déesse de ces géants.

Cette nuit j’étais dans une de ces forêts aux arbres noirs et fins de tronc ; je descendais mais j’ignorais le but de la balade. Il faisait sombre et le sol était glissant ce qui rendait mon avance assez problématique ; j’avais peur aussi et je serrai ma fille de deux ans contre moi pour la protéger des branches et des ronces.

Et je descendais je descendais…Je ne saurai dire au bout de combien de temps je suis arrivée au bout de ce chemin inconnu. Au-delà des arbres c’était la plaine et le ciel était noir. Il n’y avait aucun bruit, aucun souffle, aucun mouvement ; c’était la nuit ronde et obscure qui nous enfermait dans son invraisemblable légèreté.

J’étais prisonnière d’une atmosphère, d’un moment, d’un passage du temps…

 

 

Fa l’égyptienne

 


20/01/2018
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Lettres à Oréade

Janvier -le 10 1969

Vous, d’où venez-vous, Oréade ?

Vous avez des yeux de sous bois où la biche aurait perdu ses faons.

Quand je vous ai vue à la sortie de ce cinéma où le film « un soir un train » m’avait laissée dans un autre monde l’angoisse m’a saisie toute entière et je n’ai pas compris pourquoi.

Peut-être vous reverrai-je un jour ?

Je vais regagner mes pénates, retrouver mes petits et terminer mes préparations de français pour demain. La vie…

En passant sous le pont je croiserai « Monsieur célestin » et sa capote à boutons cassés ; je le croise toujours et toujours il me salue avec un sourire mi-triste mi-rigolard, mi-ici mi- nulle part.

Je finirai par aller boire un café avec lui chez Louis 14 ; oui oui , chez Louis 14 !!! Son bar s’appelle rien moins que « Le Versailles » !

Et ce Louis 14 a aussi ses marquis et ses favorites, ses pages et sa cour, sa reine et son fou…

A bientôt dans une autre vie ou à toujours dans celle d’aujourd’hui

 

Fa l’égyptienne

 

Février -le 5

Retour au cinéma (le même sait-on jamais

Je suis allée voir « théorème » de Pasolini….Et tu étais là aussi , Oréade. Cela m’a fait chaud au cœur.

Oh tu m’as souri, oui, seulement ton sourire n’était pas tout à fait de joie ni d’amitié ; il avait comme un arrière goût ironique, une ombre d’amertume et même une colère contenue, inavouée.

Un pas vers toi et c’était sans doute la réplique cinglante « tu veux ma photo ? »

Et puis il s’est apaisé d’un coup. Tu m’as dit « bonjour, excusez moi, pouvez-vous me dire où trouver un bureau de tabac ? »

Oréade, Oréade, tu vas mettre le feu à tes bois si tu continues de fumer ! (La première fois que je t’avais vue tu avais bien avalé cinq ou six longueurs de nicotine en attendant ton taxi !)

Fa l’égyptienne

 

Février -le6

Où es-tu depuis tous ces jours mon Oréade ? Enfuie dans la fumée de tes cigarettes sans doute…

Aujourd’hui est un jour souvenir pour moi. Il y a maintenant huit ans ma grand-mère mourait.

Qu’est-ce qu’il veut dire ce mot »mourir » ? Le tunnel s’ouvre-t-il sur la lumière où sur la nuit, sur l’éther ou sur la terre, sur des vols d’oiseaux ou sur des silences de vers, sur la renaissance ou sur la pourriture ?

Toutes les vies se construisent autour de cette question, tu verras mon Oréade.(Ah oui je te tutoie depuis un moment, c’est venu tout seul. Tu ou vous, les deux me tuent de toute façon. A penser à quelqu’un on oublie de soi-même…)

Je te donne le poème que j’ai écrit pour ma grand-mère.

Je voulais

Rester près de toi

Au-delà du miroir

Je voulais voir

Les paysages où tu semblais mourir

Quand ton regard dépris

Laissait tes yeux dans l’ombre.

Je voulais

Te prendre dans mes bras

Quand le néant

Amenuisait encore ce qui restait de vie

Au fond de ta faiblesse.

Je voulais te dire que je t’aime

Pour que tu aies moins peur

De passer outre le décor

Et que l’amour soit comme un pont

De la rive d’ici

Aux chemins à l’envers.

J’aurais voulu

Savoir entendre

Les derniers mots muets

Savoir comprendre

Les pensées qui montaient

De ton souffle coupé.

Je voudrais t’aimer assez

Pour te revoir dans la lumière

Et sentir ton amour

Jusque dans ma douleur.

 

Mars –le 6

Le journal de ce matin titre en grosses lettres  « Le cadavre du canal ».

Encore une victime du froid et de la solitude. Toute la presse de la ville ne parle que de lui, ce cadavre pour l’instant inconnu.

Ce cadavre…Ce cadavre fut une femme. Quelqu’un s’en souciait-il ?

Aujourd’hui on ne parle que d’elle…Jusqu’à quand ?

Mais hier…hier nous passions devant elle sans un regard, sans un sourire ; peut-être avec un geste ; un geste humiliant et facile :celui de jeter 1 franc dans la pauvre sébile.

Oréade, mon Oréade…

Comme je me sens petite, inutile, impuissante devant tous ceux comme elle, ces gens sans rien, ces gens de rien pour les nantis, ces gens qui obscurcissent nos journées, qui nous soulignent narquoisement dans nos bien-être, nos conforts, nos habitudes et nos bassesses.

Je ne sais pas comment réagir ; j’aimerai leur parler, les écouter mais je ne sais pas parler ni faire tomber les barrières, ni taire l’angoisse qui me pèse face à eux

 

 

 

 

 

 

1972

 

Thèbes Janvier , le 15

 

 

Oui mon oréade c’est pour toi

 

 

Où es-tu ?

Je ne sais plus

Le mois de mars est bien loin l’année 69 aussi .Trois ans déjà .Trois ans sans toi, toute une vie. J’ai continué à t’écrire mais j’ai brûlé toutes les lettres. Il est des sentiments et des situations que les mots ne sauraient traduire sans les trahir, sans les amoindrir.

Mon cœur s’est refermé autour de mes enfants et j’ai continué d’avancer, de travailler, de vivre, amputée d’une partie de moi-même. (Ce n’est pas nouveau, ce n’est même pas à cause de toi, de ton silence. Il y a longtemps que j’ai laissé moisir dans les caves de l’oubli un être qui était moi mais qui est venu au monde trop fragile pour continuer .Un peu comme un bébé prématuré. Et çà pèse lourd !)

Pourtant il n’était pas mort, il a survécu mais je ne l’entendais plus. Alors il s’est mis à hurler si fort que la douleur m’a conduite au désespoir, au geste ultime ; entre ivresse et comprimés je me suis retrouvée à l’hôpital.

 

 

 

 

 

 

 

Thèbes janvier le 27

 

Oréade c’est pour toi que je crie…

Atteindre un peu plus loin

Cette île qui gémit

Au fond de ta poitrine

Cette île en perdition

Cette orpheline

 

Atteindre un peu plus loin

Cette île en défaillance

Dont le cri se défait

En brouillard dans tes yeux

Tu es tombée légère

Sur la mousse où perlaient

Mille parfums ténus

 

 

Et le soir délicat pour voiler nos seins nus

Lentement sur la nuit a déployé ses ailes

Dans le jardin fermé de fleurs et de dentelles

Nous avons traversé des pays inconnus

Où d’innombrables puits étanchèrent nos soifs

Fa l’égyptienne

 

 

 

 

 

 

THEBES Septembre le 18

 

Mon Oréade, ma déesse des bois

 

 

De nouveau je viens vers toi. Tu vois, seulement deux jours de silence. Je ne peux laisser beaucoup de temps entre toi et moi.

Rêve numéro deux :

La comtesse de barbarie promène son ennui ou ses remords sur les remparts du village. Tous les jours, vers les quatre ou cinq heures de l’après midi, elle monte la rue Ferney -l’unique grande artère de Thèbes -qui mène au parc du château.

Je ne sais pas à quoi elle pense pendant des heures, assise sur le petit mur qui protège du vide et souligne la lointaine vallée .Elle donne l’impression de ne plus voir les mêmes choses que nous, mais des paysages hors de notre portée.

Comme si elle avait déjà traversé la mort mais par son âme, son esprit, laissant sur notre rive son corps bien vivant.

Elle est toujours vêtue de rouge avec une longue écharpe de soie blanche autour du cou.

Quand elle rentre – toujours à la nuit tombée – elle a l’air d’un grand feu follet égaré au milieu des maisons obscures ; une grande flamme vacillante et sans chaleur qui traverse le soir, inconsciente du regard admiratif et interrogateur qu’elle suscite chez les rares passants.

Aujourd’hui elle a fait le chemin rituel mais elle n’est pas redescendue.

J’ai voulu rejoindre le parc, par curiosité, pour vérifier qu’elle était encore là, sur un banc. Je n’ai vu qu’une petite fille accoudée sur le muret, dangereusement penchée.

Un moment surprise j’ai regardé autour de moi : il n’y avait personne.

Quand j’ai repris mes esprits je me suis approchée du banc ; il ne restait qu’un bouquet de roses rouges noué par une longue écharpe de soie blanche.

Il est pour toi mon amour, parce que juste à ce moment mon cœur s’est envolé vers toi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

THEBES, Septembre , le 23

 

Ma déesse Oréade, mon amour

 

 

Encore un rêve…Une histoire onirique, un fantasme…

 

 

 

Le premier visage qu’elle aperçu en revenant sur terre fut numérique.

Dans la chambre blanche au carrelage couleur d’eau la seule manifestation de ce que l’on pourrait -non sans humour -appeler « vie »était la tache claire d’un écran d’ordinateur où passaient et repassaient des silhouettes plus ou moins floues .Et puis soudain , alors qu’elle s’attardait à suivre les mouvements désordonnés des acteurs (elle a pensé « acteurs » , c’était comme un souvenir vague mais pourtant ce mot sonnait creux dans sa tête) il y eut un gros plan .Un visage….

Un étrange visage, maigre, indéfini, les yeux d’un vert très sombre, un front souligné de cheveux courts mais souples qui lui adoucissait les traits.

Les lèvres remuaient mais elle n’entendait rien.

Elle ferma les yeux.

Elle fut aussitôt submergée par une effervescence inconnue qui changeait l’air autour d’elle ; elle avait la sensation de flotter au milieu d’une foule anonyme et affairée qui ne la voyait pas.

Le sommeil la repris sans qu’elle y prenne garde mais elle flotta encore un peu.

Le lendemain le soleil l’éveilla. Sur l’écran le visage apparut en même temps qu’elle tournait le regard vers la machine.

Elle eut un sursaut : elle ne l’avait pas remarqué la veille mais ce visage lui ressemblait comme un frère

Il n’y avait aucun miroir dans la chambre ; elle voulut atteindre la salle de bain et s’aperçut alors qu’elle n’était pas couchée sur le lit mais parterre.

Quand elle se leva ce fut sur quatre pattes, d’un bond agile de son corps noir au poil luisant.

Ce stupide accident de moto hier matin –une voiture l’avait heurtée de plein fouet en voulant la doubler- avait-il déclenché cette incroyable métamorphose ?

Oui, c’était incroyable et pourtant elle ne rêvait pas.

Elle le compris pleinement quand elle s’élança dehors : les gens, le monde, la foule la regardaient et s’enfuyaient en hurlant. Ils étaient toujours anonymes mais plus du tout affairés ; ils avaient peur !

Je ne sais pas si cette histoire aura une suite mais je te serre entre mes pattes avec douceur.

 

Fa l’égyptienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

THEBES Septembre le 26

 

 

Tu vas bien ma déesse

Mon Oréade…..

 

« Aspirer la nuit jusqu’au cœur

La fouiller minutieusement

La parcourir de tout mon sang

Et jeter ses cendres de douleur

Au pied de l’arbre dans la cour… »

 

Ce poème m’est venu après avoir fait un rêve étrange…

« Elle » (je crois que c’était toi…) m’a conquise dès notre première rencontre, avec ses cils qui frémissaient pour un oui pour un non sur son regard de velours noir.

Oui ses yeux étaient noirs (comme les tiens) . J’ai respiré leur nuit jusqu’au cœur jusqu’à la blessure finale qui m’a laissée hagarde à l’arrivée du jour.

Comment empoigner ses profondes pénombres à bras le cœur et les tuer à force d’amour ?

Comment transformer ses cadavres en simples cendres innocentes au pied de mes arbres ?

Comment la guérir d’elle-même ?

Elle est assise près de l’âtre, au bord de la grande cheminée, dans cette cuisine de campagne éclairée par la seule lueur du feu.

On dirait qu’elle essaie de se glisser dans l’obscurité pour disparaître enfin à nos yeux ; mais il n’y a personne dans la pièce excepté moi, qui me suis arrêtée sur le seuil pour ne pas la surprendre dans sa lente descente vers son vertige originel.

J’ai l’étrange sentiment qu’elle cherche son point de naissance pour pouvoir revenir au monde.

 

 

Elle est loin, si loin…

Comment la rejoindre ?

Mais peut-être – sans doute – il ne faut pas…

Il est des chemins qu’il faut prendre seul. Je vais m’asseoir dans le coin le plus sombre et je la regarde lentement s’effacer.

Quand le soleil frappe au carreau la pièce est vide, le feu éteint, et j’ai froid.

« Elle » n’est plus là. Rien que son écharpe rouge sur la chaise.

Rêve, hallucination, imagination…Le saurai-je jamais ?

Tout ce que je sais c’est que je passerai le reste de ma vie à la chercher.

Une quête en marge du monde, en marge même de la raison. Mais l’amour n’a jamais eu de raison ;ni raison, ni répit, ni paix. Ma vie, toute ma vie n’est qu’un cri vers elle. La vie, toute la vie n’est qu’un cri vers toi, mon Oréade….

Fa l’égyptienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oréade…

 

En guise de Noël le comte de Barbarie détruisit la maison.

 

Le lendemain soir il dîna au milieu des nuages de fumée.

 

Maintenant c’était fini. Il s’enfonçait dans les dédales de la solitude.

 

Le surlendemain la solitude détruisit la magnificence des orages.

 

 

Une énigme pour toi, mon Oréade

Fa l’égyptienne

 

 

 

 

 

1973

 

 

THEBES Juillet le 24

 

 

 

Mon introuvable Oréade

 

 

 

Je voudrais pouvoir dire que j’en ai assez.

Assez de la vie.

Assez des gens.

Assez des petits bonheurs vert-de-gris.

 

Je voudrais pouvoir crier.

Crier ce mal qui stagne dans mon corps et dans mon âme.

Je voudrais pouvoir être ce que je ne suis pas.

 

Hier je me suis promenée dans une ville moyenâgeuse où les gens ne paraissaient pas savoir qu’il était 1974 ans après Jésus Christ. C’était à la fois apaisant et terrible.

D’une fenêtre ouverte s’échappaient des notes de piano, fugitives et tendres, comme volées à des temps plus modernes par quelque invraisemblable miracle.

Elle existe ou j’ai rêvé…mais si j’ai rêvé c’est que toi non plus tu n’as pas de réalité.

Mais j’ai désespérément besoin que tu existes ; sinon ma vie est un leurre.

 

Je joue à vivre ; ce n’est qu’un rôle dans une histoire sans spectateurs.

 

THEBES Août le 26

 

 

 

Mon Oréade

 

 

Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent…

J’ai cru que ces courbes étaient faites de branches entrelacées, ce ne sont que des tubes de métal.

Le dessin était simple et beau mais maintenant j’ai presque envie de les redessiner pour toi.

Aujourd’hui je t’emmène dans mon zoo sauvage…

 

Pas de clôture

Pas de guichet

Pas de garde

Pas de foule.

 

Rien que des bois et des champs, des collines, des montagnes lointaines.

Je suis assise sous un grand chêne et je lis.

Un livre de Philo dont je suis loin de tout comprendre mais qui me procure un sentiment intense de plénitude. Comme si je touchais enfin la vraie réalité, la vraie signification de nos vies.

C’est une impression fragile, fugace, mais nécessaire.

Un train est passé, lointain ; du moins c’est ce que j’ai cru et je n’y aie guère prêté attention.

Mais au bout de quelques minutes, quelque chose, je ne sais trop quoi, m’a fait lever les yeux.

Un loup, un grand loup au poil très blanc s’avançait vers moi. J e ne bougeais pas , j’étais transie de peur…

Suis moi dans ma prochaine lettre je te parlerai de lui….

 

 

 

 

 

Thèbes Septembre

Il était si beau ce loup mon Oréade…J’avais peur mais je ne pouvais détacher mon regard de ses yeux de feu, de son pelage blanc et fauve…

Il m’a fixée longtemps et je n’osais pas bouger.

Puis il s’est approché de moi, m’a flairé délicatement et enfin il s’est couché près de moi, le museau sur mes genoux.

Quand la nuit est tombée il est reparti ; mais chaque fois que je reviens à cet endroit il est là, on dirait qu’il m’attend. Il se couche à mes côtés et ne repart qu’au crépuscule.

J’ai essayé de le caresser mais alors il retrousse les babines et grogne doucement , l’air de dire « non tu ne me touches pas , je suis un sauvage »

Alors je me contente de sentir sa chaleur et, c’est curieux mais j’ai le sentiment irraisonné mais très fort qu’il me protège.

Comme s’il était un peu de toi , mon Oréade.

Fa l’Egyptienne te serre contre elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Thèbes Octobre …le 8

 

Mon Oréade

 

Que de temps sans te parler ! J’ai du mal à écrire mais sans doute parce que je ne suis pas assez disciplinée !

Pourtant tu es dans mes pensées. On pourrait dire que la forêt est ma raison de vivre ; en tout cas ce sont les arbres qui donnent un sens à ma vie ; ils me sont un exemple …de force fragile et de fragile beauté. Eux aussi ont eu et auront encore des démêlés avec les humains ! Et tu es la déesse de ces géants.

Cette nuit j’étais dans une de ces forêts aux arbres noirs et fins de tronc ; je descendais mais j’ignorais le but de la balade. Il faisait sombre et le sol était glissant ce qui rendait mon avance assez problématique ; j’avais peur aussi et je serrai ma fille de deux ans contre moi pour la protéger des branches et des ronces.

Et je descendais je descendais…Je ne saurai dire au bout de combien de temps je suis arrivée au bout de ce chemin inconnu. Au-delà des arbres c’était la plaine et le ciel était noir. Il n’y avait aucun bruit, aucun souffle, aucun mouvement ; c’était la nuit ronde et obscure qui nous enfermait dans son invraisemblable légèreté.

J’étais prisonnière d’une atmosphère, d’un moment, d’un passage du temps…

 

 

Fa l’égyptienne

 

 

 

 

THEBES, Novembre ,le 16

 

 

 

Mon oréade

 

Je t’ai promis des nouvelles…de celles qu’on ne dit à personne…

Rêve numéro un :

Elle tira les rideaux et s’allongea sur le ventre pour réfléchir.

Mais le sable légèrement rugueux fit naître entre ses cuisses comme un lent mouvement de marée…

Ce sable qu’elle avait étalé sur le parquet dans un coin de la salle de séjour…

Une plage à la taille d’un lit. Juste pour retrouver à sa guise les sensations et les odeurs d’un été.

Celui qu’elle avait passé avec nous t’en souviens tu ?

Quand nous étions rentrées elle nous avait quittées Et depuis elle s’enfonçait dans les dédales de la solitude.

Je ne l’avais pas revue, elle ne répondait pas au téléphone.

Même quand son livre était paru, envahissant les devantures de toutes les librairies. « Un poignard dans la tête ».Comme ce dieu qui doit être sacrifié pour renaître au printemps.

L’école me prenait beaucoup de temps, mes enfants prenaient le reste ;j’ai oublié.

Je n’avais pas compris qu’elle voulait tirer les rideaux entre le monde et elle.

Les pompiers l’ont retrouvée hier, recroquevillée sur sa plage à la taille d’un lit, les yeux couverts de sang.

Son ordinateur affichait un dernier poème :

 

 

J’ai vécu dans l’obscur

Des pensées informelles

Dans la douleur des nuits

Dans la fuite inlassable des jours…

 

Elle me ressemblait beaucoup….

Etait-ce vraiment un rêve mon Oréade, mon amour ?

 

Fa l’égyptienne

 

 

 

 


20/01/2018
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La clé des champs

 

 

La première fois que j’ai vu Odile, ce fut sur une plage tranquille où quelques pins jetaient leurs ombres dures.

Allongée, face au plein soleil, elle m’apparut douce, avec quelque chose de bizarre que je ne saisis pas d’abord. Je me suis lentement approchée d’elle et c’est alors que je fus submergée, vaincue…par la fraîcheur agressive, incompréhensible, qui émanait de tout son corps.

Je n’ai pas crié, je n’ai appelé personne, je n’ai même pas pleuré ,ce sont les films qui font pleurer. Devant les farces de la vie, on reste sans défense et sans larmes. Je me suis allongée près d’elle et j’ai posé ma main sur son épaule froide.

« Odile…tu dors, désormais recroquevillée, renfermée le plus loin possible en toi-même ; tu ressembles en ce moment à ces astres éteints dont la lumière nous parvient encore, à ces étoiles….Mais dans quel ciel inaccessible navigues tu ? Tes yeux encore ouverts ont l’air de me fixer, mais c’est ma vie que j’inclus en eux et mon imagination qui leur prête un regard…C’est trop difficile d’imaginer la mort, cela fait peur comme font peur toutes les magies.

Ton regard pourtant…Voilà que tout à coup lui naît une larme puis deux. Tu pleures, Odile, pourquoi pleures-tu, comment peux-tu ? J’ai presque envie de m’enfuir, mais ce serait lâche de t’abandonner si vite. J’ai le cœur, des milliers de cœurs qui battent dans ma tête, mais je reste là cependant, attachée malgré moi à ce corps froid. Autour de nous tout brûle encore.

Pourquoi pleures-tu Odile ?

Bien sur tu ne peux plus me répondre. C’est absurde à  la fin,  être morte et pleurer

Voilà qui dépasse l’entendement des honnêtes gens. Pourquoi donc fais-tu tout à l’envers ? Ne sais-tu pas qu’il fait d’abord verser ses larmes et mourir ensuite ?

Tu me plais beaucoup décidément ; ma peur s’estompe lentement, se retire de moi, je suis à l’heure de la marée basse, toute prête à te recevoir.

Tu n’es pas morte Odile, puisque ton empreinte déjà se creuse une obscure tanière dans mes pensées. Je me sens devenir peu à peu aussi vierge que les premières plages de sable. Ma vie me quitte et je t’écoute, Odile ; je ne vis que pour toi. »

-J’ai…mal

Curieuse voix que celle d’un mort…Une voix sans cordes vocales (dirait-on qu’un violon sans cordes peut encore jouer ?) une voix rauque, lente, difficile, pleine d’échos inconnus.

Je fais alors ce geste absurde, ce geste de vivant : passant ma main sous sa nuque, je la soulève doucement et glisse mon sac de plage roulé en boule .Quand je prends conscience de l’incongruité de mon attitude j’éclate de rire.

« Pardonne moi Odile, ce n’est qu’un rire d’impuissance : j’aurais dû penser que le mal n’était pas dans ton corps.

Je n’ose pas chercher sur ta poitrine : cette ile quelque part où le sang n’aborde plus…Si j’y pose la main, j’ai peur qu’elle se soulève tout à coup. Et malgré tout, je le sens, c’est là qu’est la douleur.

« J’ai…mal »

-Oui, mais oui, maintenant je sais ce qu’il faut faire,  Odile. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai effleuré sa poitrine de mes lèvres, avec tendresse .Et j’avais si chaud, qu’Odile a soudain parue prise de fièvre.

-Odile..je suis Dominique .Explique moi, toi, la mer, ta mort…

-Où…m’as-tu rencontrée…Dominique ?

-Nulle part Odile. .Sur cette plage, tout à l’heure ;et tu avais si froid.

-Tu sais…je ne m’appelle…pas …Odile.

-Tant  pis ; je t’ai donné le premier prénom qui m’est venu à l’esprit .Je ne pouvais pas dire « mademoiselle » !

-Je…suis…Anne claire.

Sous mes lèvres, je sentais depuis un moment comme une houle se lever.

Domi..ni..que. .Do.. La maison…une toute…petite…chambre. Va.. dormir là -bas. Le …dessus …de…lit…rouge et vert.

-Oui Anne claire.

La nuit était tombée depuis longtemps déjà ; le vent qui s’était levé commençait à me glacer, tandis qu’Anne Claire Odile (je ne pouvais me résoudre à me séparer d’Odile) avait de plus en plus chaud.

-La maison…va dormir…rouge et vert… ?

Elle avait l’air d’une malade qui revient lentement sur terre et je dérivais sur ses hallucinations, je m’en allais vers les rivages d’où elle venait. J’avais déchiré sa nuit pour y entrer, la plaie se refermait derrière moi, je ne voyais rien.

Do…La maison…

 

 

Les morts sont de bizarres personnages ; mais pourquoi ne  devrions-nous pas essayer de les comprendre ? Il ne faut pas les croire sans désirs, sans souffrances et sans joie.

Anne Claire avait mal, Anne Claire désirait quelque chose de moi, et Anne Claire était morte.

Morte ? Simplement dévêtue de notre temps quotidien,  prête à  franchir d’impossibles frontières.

Mais il y a une porte…et les morts oublient souvent leur clé quand ils partent trop vite. Pauvres vivants qui nous devons de retrouver cette clé pour une porte inconnue !

 

J’ai laissé Anne Claire sur la plage, derrière un rocher, une serviette posée sur elle comme si j’avais peur qu’elle ait froid-encore un réflexe de vivant !-Je sais où je vais sans connaître le chemin mais en cet instant je dois être un peu Anne Claire car j’avance sans hésitation ; les marches de pierres plates et larges semblent monter à l’infini entre des murs couverts de poussière blanche, des prés en terrasse, des oliviers.

 Je m’arrête soudain, interdite : à un détour du sentier, petite, carrée, avec des arcades romanes et une grande grille d’entrée en fer forgé, elle est là ;elle éclate de douce chaleur dans la nuit :la chapelle ! cette chapelle que j’ai toujours retrouvée à tous les grands moments de ma vie, silencieuse et protectrice.

La première surprise passée je m’appuie aux barreaux quelques minutes. Le halètement sourd de la mer me parvient de très loin et je sens ma poitrine envahie d’une respiration étrangère.

Il faut continuer ; là-haut, dominant les maisons, la tour d’un château dessine d’ombrageuses dentelles.

Tout est désert.

Dormez bonnes gens !Il est minuit !

   Non ,  pourtant, tout ne dort pas. Près du château, adossée au mur d’enceinte, une maison est encore éclairée.

Elle  est haute, étroite, elle a un étage et le toit en terrasse. Une lumière orangée troue l’obscurité de l’étage ; la fenêtre est ouverte. Belle lumière, trop belle pour cette maison grise et quelconque. En pénétrant dans le corridor noir, j’ai soudain la sensation que la nuit s’écoule à l’envers, comme si je remontais le temps à reculons.

Me voilà enfin dans la chambre : Une chambre nue excepté le lit rouge et vert.

Pourquoi Anne Claire m’a-t-elle demandé de venir dormir là ?

Il fait froid et la lumière orangée semble le reflet rougeoyant d’un feu de l’au-delà.

 

 

 

 

J’ai soulevé les couvertures …et j’ai failli crier : Anne Claire était là, aussi froide et immobile que sur la plage, les yeux grands ouverts, à demi renversés sous le pli des paupières, les joues creuses. Ses doigts maigres et verdis, crispés dans  le sang d’une profonde plaie sous les seins. Tout le visage est une ample et cruelle contraction de souffrance. Et ses yeux…qui n’en peuvent plus d’être trop grands…les voilà qui me cherchent et se fixent enfin sur moi, implorants et superbes

Et je comprends alors ce qu’Anne Claire attend de moi : je me glisse près de ce corps sans beauté, je le caresse un moment pour l’apprivoiser, je le prends dans mes bras ; son sang défigé coule sur ma peau ; je le berce avec tendresse, cette tendresse sans pitié qu’on appelle « amour ».

 

 

J’ai passé la nuit à recréer le feu , à ranimer un être, à réunir ses cendres.

 

Quand je me suis éveillée, j’étais seule dans la chambre et il faisait encore nuit. Sans savoir pourquoi, je me suis levée, j’ai refait à l’envers le chemin de la veille, le cœur fou comme si j’allais à un rendez-vous.

Derrière le rocher Anne Caire était toujours là, allongée, raide et froide. Le soleil se levait ; les yeux grands ouverts me regardaient encore, un rayon de lumière inondant l’iris mort.

Les morts savent sourire ; mais ils transmettent ce sourire par un artifice qui trompe et satisfait les vivants que nous sommes. Quoi de plus naturel si le soleil se reflète dans un œil ?

‘A…dieu..merci…Do…

Je vis nettement sa bouche me sourire elle aussi ; puis enfin ses yeux se fermèrent doucement.

L’aube me trouva enlaçant un cadavre et pleurant à chaudes larmes une morte inconnue.

.

 

 

 

 

J’ai dû m’enfuir pour éviter l’ambulance de l’hôpital psychiatrique.

L’amour des honnêtes gens çà s’épluche, çà se fait bouillir au feu des bonnes mœurs, çà se fait mijoter avec un assortiment de principes et de préjugés, et ça se déguste enfin parce que c’est l’heure convenable.

Alors…que l’amour puisse ouvrir la porte d’un autre monde à une jeune morte ce ne peut être au plus qu’une histoire de fou !

 

 

 

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 


31/08/2017
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