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L'incendie

Jeanne se lève. Le jour est pareil aux autres. Pareil ? Le sait-elle ?

Dehors le bleu du ciel lui apporterait la pluie qu’elle ne s’en apercevrait même pas. Tout juste se souvient-elle que dans une heure il lui faudra partir au travail. Mais trouvera-t-elle seulement la porte ?

L’univers qui gronde et s’agite, marche, roule, se démène et s’inquiète au-delà des fenêtres ne semble pas pénétrer jusqu’à sa mémoire. C’est juste un film qui se déroule au fond de ses yeux sans que suive sa pensée.

Elle se lève.

 

 

Quelques pas dans la pièce nue et soudain son cœur se met à battre violemment ; une envie de crier l’ébranle de la tête aux pieds, l’empoigne d’un frisson qui paraît un tremblement irrépressible de tous ses organes noués. Elle tombe .Se relève après une minute immense. Elle a envie de retourner dormir.

 

 

Il a du se passer quelque chose qu’elle n’a pas compris. Ce blouson sur le canapé, ce verre d’orangeade qui n’était pas là hier soir et ces livres parterre, elle ne se souvient pas de les avoir jetés là !

C’est comme si une présence étrangère était venue là pendant son sommeil.

Mais quoi ? Ce n’est pas possible. La porte est fermée à double tour, intacte. Personne d’autre n’en possède la clé. Elle est seule.

Elle respire par tous ses sens une vie lancinante qui lui vient elle ne sait d’où.

Ce n’est pas le présent. Le présent est quotidien, exempt de ses sensations multiples et denses qui rendent son corps vibrant.

 

 

Quelqu’un vient de la pièce à côté.

-Tiens se dit-elle, c’est vrai ma prison est grande, elle a deux fois quatre murs !

On lui parle.

« Tu est réveillée ? Dépêche-toi, tu vas être en retard. Tu as faim ? »

-Oui…Je ne sais pas…Oui, un peu.

 

 

 

 

 

 

 

Elle a répondu machinalement ; mais elle se heurte à cette voix qui la presse ; à ce visage fatigué, résigné dans le sourire. Elle se heurte à ces yeux vieillis et tendres.

C’est sa mère portant, cette femme qui lui dit simplement les mots de tous les jours ; elle le sait mais elle ne le sent pas.

Cette femme c’est aussi le quotidien, le présent ; mais un quotidien contre lequel elle ne pourra jamais se rebeller…

 

Elle est en colère. Oui ; d’une colère neuve, énorme, puissante ; une colère mouvante et gonflée comme un torrent au sortir de l’hiver. Une colère qui ne sait plus les êtres, même plus elle.

Peut-être existe-t-il plus loin, très loin, un grand fleuve calme où tous les regards peuvent plonger ; qui accueille les corps tentés par ses vagues folles. Mais ce loin est vraiment très loin, invisible.

 

Elle se lève.

La cuisine aussi est pareille à tous les autres matins, et l’odeur du café et le pain qui craque. Elle mange machinalement.

Elle n’en peut plus de ces choses qui sont pareilles à tous les autres matins ; de sa mère qui dit des mots de tous les jours, sans poids, sans importance, sans parfum ; de ces mots qui s’écrasent au sol comme des oiseaux morts.

Elle n’en peut plus de cette porte qui la conduit toujours aux mêmes endroits et se referme toujours sur la même solitude.

Elle se lève, quitte la table. Quitte sa prison. Elle ne sait pas où elle va. Elle va…

Mon dieu, mais oui nous sommes en vacances ! pense-t-elle en arrivant dehors.

 

 

Ce n’est qu’au bout de quelques mètres qu’une pensée la traversa : « ma mère, ma mère…mais ma mère est morte depuis deux ans !!!! « 

 

Alors, bizarrement, elle se sentit bien, sans pensées, sans plus de nœuds, sans décision difficile à prendre.

C’était juillet, les vacances, le temps léger comme un vêtement d’été qui caresse la peau.

La rue grouillait de gens aux langages inaccoutumés et d’enfants en mal d’inspiration. Les chiens musardaient au pied des arbres, les chauffeurs de bus souriaient et les boutiques s’ouvraient à la gourmandise des touristes.

 

 

 

Juste avant de traverser elle le vit arriver : blanc, rouge, or, brillant. Le cirque ! Sept caravanes qui encombraient la rue principale en roulant au pas tandis que le haut parleur déversait un flot de notes et de mots vite perdus dans l’air mutin de ce moment hésitant entre la sieste et la promenade, sous le soleil déjà chaud.

Le feu était rouge. Elle se faufila entre les deux caravanes de tête qui se touchaient presque ; le regard déjà loin vers le scintillement de la mer toute proche elle avait envie de chanter.

 

 

 

 

Et l’été s’arrêta dans un immense flamboiement…

 

 

 

 

Le lendemain toute la ville était encore en émoi ; tout le monde parlait de l’incendie qui avait réduit tout un cirque à néant, faisant dans sa fureur injuste une centaine de victimes.

 

 

 

 

On voyait une file de caravanes noircies, éventrées, vides, une procession de squelettes sinistres.

 

 

 

 

Il fallut toute une semaine pour rendre à la ville un visage humain…

 

 



01/05/2019
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